Syndicat CGT de la Centrale de Provence
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Genève, plate-forme de "Kremlin Oil"
Agathe Duparc | Le Monde du 11.07.07. /
mercredi, 11 juillet 2007
/ Agathe Duparc / correspondate du quotidien Le Monde en Suisse
Aujourd’hui, on ne peut presque plus toucher au pétrole russe sans avoir de très très bonnes connexions." François Banchet, un négociant spécialisé, résume ainsi le désarroi qui s’est emparé de la communauté genevoise des traders. Alors que Genève est devenue la capitale mondiale du négoce des produits pétroliers et du brut russes - 75 % des exportations de Moscou y sont traitées -, certaines sociétés, dirigées en sous-main par des proches du président Poutine, étouffent désormais la concurrence. Parties de rien ou presque, elles commercialisent de gigantesques volumes d’or noir, laissant des miettes aux autres.

Installée sur trois étages, au coeur du quartier des banques, Gunvor International Limited - succursale d’une société off-shore enregistrée à Tortola, dans les îles Vierges britanniques - focalise l’attention. Il y a trois mois, elle a semé la zizanie en débauchant des traders de la société Addax, à des salaires annuels allant jusqu’à 4 millions de dollars (3 millions d’euros), soit cinq fois les tarifs en vigueur. "Tout le monde sait qu’ils sont liés au Kremlin et que leur fortune peut tourner. C’est donc le prix à payer pour attirer les traders", explique Jean-Pierre Carles, le vice-directeur d’Addax. L’année dernière, ce sont quatre spécialistes de Total qui avaient été recrutés par Gunvor. Ses appétits en personnel qualifié sont dévorants, à l’image de sa progression.

Selon une brochure réservée aux clients, le groupe Gunvor - qui compte aussi une société en Estonie, une compagnie de navigation et une simple représentation à Moscou - vend à lui seul un tiers des exportations de pétrole russe, soit 60 millions de tonnes par an, affichant un chiffre d’affaires de 30 milliards de dollars. "La plupart des traders doivent se battre quotidiennement pour obtenir des contrats, mais cette société semble être reliée à Moscou via un robinet qu’elle ouvre à loisir", observe un spécialiste.

A Moscou, comme à Genève, il n’est un secret pour personne que cette fortune est due aux liens particuliers qu’entretient Guennadi Timtchenko - le fondateur de Gunvor - avec Vladimir Poutine. A 55 ans, M. Timtchenko, qui refuse tout contact avec les médias, est considéré comme l’un des "oligarques" les plus influents.

La légende veut qu’il soit, lui aussi, issu du KGB. Dans les années 1990, il croise en tout cas le chemin de Vladimir Poutine, qui dirige alors le comité des relations économiques extérieures de la ville de Leningrad (Saint-Pétersbourg). Les deux hommes sympathisent, fréquentent le même club de judo et leurs datchas sont voisines. M. Timtchenko est un businessman de rang moyen. Sa société Kinex rachète à bon prix les produits pétroliers de Surgutneftegaz, revendus à l’étranger avec une marge, via deux sociétés off-shore dont la fameuse Gunvor, créée en 1997. Rapidement, Guennadi Timtchenko pilote ses affaires depuis la Finlande. Selon plusieurs sources, il est resté en contact avec Vladimir Poutine, qui le consulte régulièrement en matière de stratégie pétrolière.

Mais quand, en septembre 2001, le Russo-Finlandais s’installe avec femme et enfants à Cologny, la banlieue genevoise ultra chic, enregistrant une filiale d’International Petroleum Products (IPP) - l’une des deux off-shore créées du temps de Saint-Pétersbourg -, personne ne le connaît. Officiellement sans activités en Suisse, il bénéficie d’un "forfait fiscal". Deux ans après, Gunvor s’implante à Genève comme simple société de services, puis, en avril 2004, elle ouvre une succursale. Guennadi Timtchenko n’apparaît pas dans ses statuts.

Vladimir Poutine vient alors d’entamer son second mandat présidentiel, et durant la campagne électorale, seul Ivan Rybkine, le candidat marionnette de l’opposant Boris Berezovski, a osé brandir à plusieurs reprises le nom de M. Timtchenko, qualifié de "caissier noir du Kremlin". Alors que le dépeçage du pétrolier Ioukos a commencé, on lui prédit un brillant avenir dans le pétrole. Mais le sujet retombe, rares étant les médias qui veulent s’aventurer sur ce terrain.

Entre-temps, Gunvor a pulvérisé tous les pronostics. Dès la fin 2004, ses affaires explosent, alors que celles de Petroval - le trader officiel de Ioukos, installé aussi à Genève - périclitent. Le gisement de Iouganskneftegaz - l’un des plus beaux joyaux de Ioukos - vient d’être racheté aux enchères par le géant étatique Rosneft, après être passé entre les mains du mystérieux Baïkal Finance Group, dont M. Timtchenko aurait été l’un des actionnaires. Les vannes s’ouvrent. Une étude réalisée par Riverlake, une société de courtage maritime basée à Genève, montre que pour les seuls ports de la mer Baltique, Gunvor est passé, entre 2004 et 2006, de 5,9 millions de tonnes de pétrole commercialisées à plus de 20 millions, arrivant en tête des top lifters (négociants).

Devenu le premier producteur russe, Rosneft vend officiellement ses barils via des appels d’offres. Mais c’est, en général, Gunvor qui emporte le morceau. Egalement partenaire de Gazprom Export, Gunvor commercialise l’essentiel du brut de Gazpromneft qui, elle, a racheté Sibneft, l’ex-empire de Roman Abramovitch. Gunvor intervient ainsi comme une sorte de trader officieux des majors russes, ce qui, à Genève, vaut à la société le surnom de "Kremlin Oil".

Le directeur de Gunvor à Genève, Torbjörn Törnqvist, citoyen suédois, rejette ces affirmations, expliquant au Monde que "Guennadi Timtchenko n’a pas vu le président Poutine depuis quinze ans". Il refuse cependant de donner le nom des actionnaires de la holding, enregistrée dans les îles Vierges britanniques. "Notre progression n’a rien à voir avec la politique, mais avec notre savoir-faire et notre expérience", explique-t-il, reconnaissant cependant avoir de très bonnes relations avec les majors russes, qui "préfèrent traiter avec peu de partenaires".

Et dans l’ombre de Gunvor, outre IPP - l’autre société de M. Timtchenko -, c’est une autre société qui se profile : Highlander International Trading, dont le siège principal est à Amsterdam. En mai 2000, cette société, alors appelée Energo Impex, s’installe à Genève avec comme seul administrateur Alexeï Bogdanchikov, le fils de Sergueï Bogdanchikov, l’actuel patron du géant Rosneft ! Cinq mois après, il disparaît des statuts. Rebaptisée Highlander en 2006 et devenue en partie propriété du fonds d’investissement Fleming Family & Partners, la société progresse à pas de géant, exportant aujourd’hui 2,5 millions de tonnes par mois de brut et de produits pétroliers venant de Russie.

"Les affaires de Highlander marchent de mieux en mieux. C’est à peu près la même bande que Gunvor. Ils travaillent avec [Rosneft", confirme un avocat spécialisé dans le pétrole qui prédit toutefois un probable revers de fortune le jour où Vladimir Poutine ne sera plus président de Russie.

Mais pour l’heure, rares sont ceux qui résistent à ces bulldozers. Litasco, la société genevoise de négoce de Loukoïl, se maintient, mais elle a un temps envisagé de quitter Genève. Les traders indépendants, eux, ont de moins en moins d’espoir d’avoir accès au marché.