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Un article paru dans L’Humanité du 6 mai 2006

Le refus du diktat libéral comme forme d’avenir

samedi 6 mai 2006

Victorieuse de la lutte contre la précarité via le combat contre le CPE, la jeunesse est devenue symptôme social et politique. Portant par essence la question du devenir, elle a refusé le diktat néolibéral comme forme d’avenir. Ce mouvement a reçu le soutien populaire et permis des rencontres inédites entre les générations. Pour autant le phénomène de la violence urbaine animée par d’autres jeunes, les casseurs, très minoritaires et marginaux, est venue brouiller parfois l’image du mouvement. La plupart des médias télévisés et le pouvoir politique en place s’en sont saisi sans éthique et les interpellations arbitraires et les sanctions répressives témoignent de la vengeance des tenants du diktat. Il est important de contrer cette injustice nouvelle et d’en saisir les ressorts.

Le mouvement des jeunes fait symptôme social. Le symptôme social se tisse dans un réseau relationnel et, outre sa dimension collective, comporte toujours une dimension subjective. Que peut apporter la psychanalyse à ce sujet ? Le symptôme (étymologiquement « ce qui tombe avec »), la pratique psychanalytique nous l’apprend, est en lien étroit avec la question de la faute. L’intérêt de la psychanalyse est de tenter de saisir ce qu’il y a de caché à la conscience. Qu’y aurait-il sous cette histoire de faute ? Pier Paolo Pasolini, qui a témoigné régulièrement de ce rapport du singulier au symptôme social collectif, a dans un texte du début de l’année 1975, la Jeunesse malheureuse, dénoncé les effets du capitalisme sur les mentalités et examiné justement la question de la faute portée par la jeunesse. S’interrogeant sur « la prédestination des fils à payer les fautes des pères », il décrit un certain regard de la société d’alors sur ces jeunes, regard qui illustre la projection d’une faute inconsciente qui ne manque pas d’actualité : « Au pire ce sont de véritables criminels. Combien sont ces criminels ? En réalité, presque tous pourraient l’être. Il n’y a pas un groupe de jeunes que l’on rencontre dans la rue qui ne pourrait être un groupe de criminels [...]. Leur silence peut précéder une anxieuse demande de secours ou bien un coup de couteau. » Une autre forme de ségrégation et de condamnation est de dire que la politique ne regarde pas les jeunes, qu’ils n’ont pas d’expérience, sont pris dans l’illusion, ne comprenant pas en l’occurrence qu’il convient de se plier à la loi du marché.

Mais les jeunes portent une autre faute dont l’origine est obscure et mystérieuse, insiste l’écrivain et cinéaste. Dans son analyse il remarque un point historique nouveau dans l’Italie de 1975 : les fils, les jeunes qui sont punis pour leur manière d’être jeune, sont aussi bien les fils bourgeois que les fils prolétaires. Ce qui les unit pour la première fois dans l’histoire de l’homme, c’est la civilisation de consommation. Là est me semble-t-il le point d’Archimède qui peut faire bascule dans l’histoire sociale. Pasolini parle avec le langage de l’époque (bourgeois, prolétaires) d’une unification faite sous le signe et par la volonté de la civilisation de consommation, une unification qui revêt pour la première fois un caractère vraiment totalitaire et, il reproche aux forces progressistes d’alors de ne pas vouloir le voir, la consommation étant l’effet du développement. La faute portée par les générations antérieures est donc l’acceptation de cette civilisation de consommation qui revient à accepter inconsciemment, écrit-il, la violence dégradante et les immenses génocides commis par le nouveau fascisme, de ne pas avoir voulu voir que, derrière ce rapport subjectif à l’objet de consommation qui touche à la jouissance intime de chacun, se cachait l’acceptation d’une violence dégradante pour l’être humain. Lacan faisait à ce propos équivoquer dans le même sens consommation et consumation, ce qui pourrait éclairer sur le pourquoi des objets consumés dans les banlieues, tandis que Marx illustrait le caractère fétiche de la marchandise à travers la transformation d’une table de bois ordinaire en un statut d’objet fétiche dès lors qu’elle devenait marchandise, soit objet de consommation.

Dans ce contexte le mouvement anti-CPE a remis en question le rapport à l’objet de consommation, mettant en avant la dignité humaine contre la violence dégradante du néolibéralisme. Une brèche est ouverte dans l’acceptation de la civilisation de consommation. La faute est levée. Cela n’est pas pardonné par le pouvoir de la société de consommation, celui que Pasolini appelle l’ordre faussement démocratique, le nouveau fascisme, celui qui est caché avant de devenir manifeste.

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